[Mise à jour du 19 mai 15h20] Cet article a également été publié dans une version mise à jour avec les résultats de la compétition sur le webzine eurocitoyen Le Taurillon.
Dans quelques heures se tiendra à Düsseldorf le 54e Concours Eurovision de la chanson. Beaucoup vous diront qu’il s’agit d’un concours ringard, une vitrine kitsch pour la musique pop commerciale. Mais pour les chercheurs en sciences sociales, cet événement paneuropéen, qu’ils tentent de réhabiliter par leurs travaux, est également un objet d’études passionnant sur les relations entre les États européens, l’identité européenne ou encore la représentation des genres.
24 mai 2008, Egkomi, banlieue de Nicosie, dernière capitale divisée de l’Union européenne. Alors en stage là-bas, je suis invité à passer la soirée en boîte. En même temps que la musique du DJ, un grand écran retransmet en direct l’Eurovision. Les Français regardent distraitement, commentant parfois avec ironie les performances ou l’attribution des points. Les quelques Chypriotes présents semblent plus absorbés : la Grèce a en effet de bonne chance de gagner. Ce sera finalement une victoire du russe Dima Bilan.
Cet épisode illustre d’une certaine manière le rapport différent qu’entretiennent les Européens à l’égard de cet événement : boudé à l’Ouest pour son côté kitsch, il semble pris plus au sérieux ailleurs, même si parfois la dérision (comme la prestation du transformiste Verka Serduchka pour l’Ukraine en 2007) ou le décalage (la victoire du groupe métal finlandais Lordi en 2006) sont utilisées pour attirer les votes. L’Eurovision est un spectacle avant tout, avec ses costumes, ses paillettes et ses chorégraphies, parfois improbables, qui n’ont rien à envier à d’autres programmes de télé-crochet.
Mais cette compétition aura aussi vu défiler des chanteurs qui, pour certains, connaîtront une très belle carrière : ABBA, Julio Iglesias, Toto Cutugno, Céline Dion, Patricia Kaas… Et même si le temps est à la pop, l’Eurovision suit les modes musicaux de son temps et l’on commence à voir davantage de chansons rock, des accents électroniques, mais également cette année, du hip-hop, avec le Grec Loúkas Yórkas, ou du jazz, avec l’Italien Raphael Gualazzi.
Les quelques 120 millions de téléspectateurs qui suivent cet événement paneuropéen trouvent leur compte et assument le kitsch de l’événement, de même que la centaine de chercheurs pour qui l’Eurovision est également un objet de recherche passionnant. Plusieurs thème sont abordés dans leurs travaux, comme la question de la langue, la régionalisation des votes et l’identité européenne ; pour ceux qui s’intéressent également à la question des genres et l’Eurovision, cet article devrait leur donner quelques indications utiles.
L’anglicisation de l’Eurovision.
La question de la langue a longtemps divisée les organisateurs du concours, certains pays s’estimant lésés par la complexité de la leur, tandis que les pays anglophones ou francophones paraissaient avantagés. Il demeurait toutefois possible de chanter dans une langue régionale : c’est ainsi que la France envoya Patrick Fiori chanter en corse Mama Corsica en 1993 (et cette année, c’est un autre chanteur corse, Amaury Vassili, qui représentera la France avec Sognu) ou Dan ar Braz qui représenta l’Hexagone en 1996 avec sa chanson en breton Diwanit Bugale.
En 1999, L’Union européenne de radiotélévision, qui supervise la compétition, a réinstauré la règle de la liberté de la langue qui avait court durant les années 1970. Depuis, seule une chanson non-anglophone a remporté la compétition : Molitva, de Marija Šerifović en 2007, ce qui accroit la polémique sur la tendance à l’anglicisation du concours et le recours à des paroles simples. Une critique prise très au sérieux en France, où la décision du représentant français Sébastien Tellier, en 2008, de chanter en anglais, a déclenché des débats jusqu’au sein de l’Assemblée nationale !
Vers la fin de « l’Eurovision des pays de l’Est » et la régionalisation des votes.
Plusieurs chercheurs ont étudié la distribution des points lors de l’Eurovision et notamment les coalitions de certains pays d’une même région, qui leur permet d’être bien placé, mais n’est pas un ingrédient suffisant pour expliquer la victoire. Le chercheur Derek Gatherer a ainsi mis en évidence un système d’alliances, entre notamment les pays des Balkans et la Scandinavie. Toutefois, celles-ci ont évolué avec le temps : certaines sont temporaires (comme l’alliance France-Royaume-Uni à la fin des années 1970), d’autres étant presque constantes (comme entre Chypre et la Grèce).
NL: Pays-Bas, BE: Belgique, ES: Espagne, AD: Andorre, TR: Turquie, BH: Bosnie-Herzégovine, HR: Croatie, SL: Slovénie, MK: Macédoine, AL: Albanie, CS: Serbie and Monténégro, GR: Grèce, CY: Chypre, RO: Roumanie, PL: Pologne, UA: Ukraine, RU: Russie, LI: Lituanie, LA: Lettonie, EE: Estonie, FI: Finlande, SE: Suède, DK: Danemark, NO: Norvège, IS: Islande. Le cœur du bloc des Balkans est formé d’une triplice entre l’ancienne république yougoslave de Serbie-et-Monténégro, de la Croatie et de la Macédoine.
Ce phénomène de régionalisation a été accru par l’ouverture du vote au public, autorisé à la fin des années 1990. Plusieurs explications ont été avancées, comme le partage d’une même culture régionale musicale. Une autre explication serait qu’à travers l’Eurovision, les peuples expriment des opinions politiques sur leurs voisins. C’est ainsi que le zéro pointé recueilli par le Royaume-Uni en 2003, au-delà de leur performance musicale, a pu être interprété comme une condamnation de l’implication du pays en Irak par une opinion européenne largement hostile à cette intervention. Evidente dans le cas de la Grèce et de Chypre, qui caressa pendant longtemps le rêve du rattachement à Athènes et s’échangent à presque tous les concours les fameux « twelve points », la question se pose davantage sur le soutien à la Serbie, en raison de ses anciennes velléités hégémoniques sur la région, et qui remporta pourtant l’Eurovision dès sa première participation en tant qu’entité indépendante.
Si aucune explication n’est avancée sur le manque d’alliances au sein des États de l’Europe de l’ouest aujourd’hui, toujours est-il que ce phénomène de la régionalisation des votes soit de moins en moins sensible avec les prochaines compétitions. Depuis 2008 en effet, l’attribution des points par un pays à l’Eurovision dépend pour moitié du vote d’un jury professionnel et pour une autre moitié du public, afin de temporiser l’effet de régionalisation du vote.
De plus, les pays d’un même bloc sont séparés lors des deux demies-finales, avec une certaine réussite si l’on en croit les résultats de cette année : 4 pays des Balkans ont été éliminés (Albanie, Croatie, Bulgarie, Macédoine) de même que la Turquie, pourtant abonnée aux bonnes places grâce à sa diaspora nombreuse.
L’Eurovision à la recherche de l’identité européenne
Comment parler d’identité européenne, même pour un événement paneuropéen, alors qu’il s’agit d’une compétition artistique entre nations, qui risque en outre d’encourager les stéréotypes ? Parce qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre l’identité européenne et l’identité à son pays, ce que la devise de l’Union européenne, Unis dans la diversité, exprime déjà clairement, même si la standardisation de la langue et de la musique, voire des costumes, viennent tempérer les particularités nationales des participants. Les chercheurs Karen Fricker et Milija Gluhovic estiment par ailleurs que l’Eurovision est en même temps une arène où l’on s’interroge sur les frontières de l’Europe et la signification de l’appartenance à un même ensemble.
L’Eurovision est ainsi la plus ancienne manifestation d’unité culturelle populaire européenne, à laquelle peuvent participer tous les pays membres de l’Union européenne de radiotélévision, ce qui explique la présence dans la compétition d’Israël ou de pays du Caucase. Elle permet ainsi aux plus petits pays de se faire connaître et de concourir à armes égales avec les plus grands États de l’Europe, ce qui explique ainsi leur engouement pour ce concours (écoutez à ce sujet les reportages d’Euranet sur l’importance de l’Eurovision en Suède et en Lituanie). Mais les Européens ne peuvent pour autant voter que pour un concurrent étranger.
Si tous les Européens ne sont pas capables de citer la capitale d’un pays de l’est, l’Eurovision a le mérite de changer le regard qu’ils portent sur cette Europe très élargie, et permet de mieux percevoir ce que l’Europe peut signifier. La chute du mur de Berlin a fortement augmenté le nombre de concurrents venus de l’est dans la compétition ; même la Biélorussie participe à la compétition.
Pour autant, le mur reste encore présent dans les têtes – il est même ironique de constater que c’est l’Europe de l’est, la plus prompte à vouloir intégrer l’Union européenne, qui est également la plus intéressée par l’Eurovision. S’il est possible de revendiquer sa part d’identité européenne, la porte des institutions politiques leur est le plus souvent fermée ; c’est particulier marquant dans le cas de la Turquie.
L’Eurovision représente néanmoins un des moteurs de l’unité européenne, un ciment injustement décrié de l’identité européenne, qu’il faut prendre comme ce qu’elle est : un spectacle dynamique et décalée, chose bien utile à une période où l’on reparle d’instaurer des barrières aux frontières des États-membres de l’Union.
Ailleurs sur la toile :
Scholars See Deeper Meaning in European Kitschfest, de Daryl Lindsey dans l’édition en ligne du Spiegel International : http://www.spiegel.de/international/zeitgeist/0,1518,762165,00.html
Scholars Sing the Praises of Eurovision, de Daniel Michaels dans l’édition en ligne du Wall Street Journal : http://online.wsj.com/article/SB10001424052748703561604576150210586432164.html
Comparison of Eurovision Song Contest Simulation with Actual Results Reveals Shifting Patterns of Collusive Voting Alliances, article de Derek Gatherer dans le Journal of Artificial Societies and Social Simulation vol. 9, no. 2 : http://jasss.soc.surrey.ac.uk/9/2/1.html
Le site officiel de l’Eurovision : http://www.eurovision.tv